LONG FORMAT – La campagne législative old school de Jean-Frédéric Poisson (PCD) pour tenter de survivre à la vague Macron

Publié à 18h25, le 09 juin 2017 , Modifié à 19h43, le 09 juin 2017

LONG FORMAT – La campagne législative old school de Jean-Frédéric Poisson (PCD) pour tenter de survivre à la vague Macron
© Amandine Réaux
Image Amandine Réaux


"Jean-Frédéric Poisson, on peut l’emmener en forêt à vélo, il saura se retrouver." Olivier, 48 ans, président d’un club de vélo local, se félicite que son député participe chaque année à "la Gentleman", la course cycliste que son association organise à Poigny-la-Forêt, dans les Yvelines. Symbole de son engagement et de sa "connaissance du terrain", selon cet électeur de "JFP" venu assister à la réunion publique du candidat à sa succession, jeudi 8 juin à Rambouillet. Olivier est brun, mais la majorité des 150 comparses ont les cheveux gris, voire blancs. De rares jeunes visages se détachent - ceux de l’équipe de campagne.

Quelques jours plus tôt, la campagne dans la 10e circonscription des Yvelines, à l’extrême sud de ce département frontalier de l’Eure, a pris un tournant national. Alain Juppé a apporté publiquement son soutien à Aurore Bergé, élue ex-LR dans la circonscription voisine et aujourd’hui candidate sous l’étiquette de La République en marche (LREM). Un "non-événement", balaye Jean-Frédéric Poisson dans un premier temps avant de préciser : "Ça me rend plutôt service, il y a un effet de remobilisation."

Engagée auprès de l’ancien Premier ministre pendant la primaire de la droite, Aurore Bergé a rejoint Emmanuel Macron après l’affaire Fillon. L’élue de 30 ans est surtout l’antithèse de Jean-Frédéric Poisson. "Libérale, progressiste, féministe, européenne", lit-on sur sa bio Twitter, quand son adversaire, figure de l’opposition à la loi Taubira, à qui il a pu arriver de flirter avec le Front national, est résolument conservateur.

Jean-Frédéric Poisson parle peu de sa principale concurrente, qui apparaît sur des photos faisant campagne pour lui il y a quelques années. Ses rares piques, il va les distiller de manière presque inaperçue, tout au long de la journée que nous avons passée avec lui. Des éleveurs le flattent sur sa capacité à comprendre les enjeux ruraux ? "Disons qu’à Saint-Quentin-en-Yvelines [où Aurore Bergé est conseillère, NDLR], c’est pas le premier des enjeux, c’est pas exactement un tropisme", raille-t-il. Il dit l’avoir peu croisée sur le terrain, tout juste sur "un marché ou deux, mais vous savez, la circonscription est grande". Lui-même habite Rambouillet. Et pour critiquer son adversaire, il prend soin de ne pas prononcer le terme de "parachutage" :

Ça serait mal élevé de ne pas habiter là où on est élu. Comme dirait l’autre, c’est légal [on parle effectivement de député de la nation, NDLR]. Je vous laisse dérouler la pelote.

Voilà pour les attaques contre sa principale adversaire. Se considère-t-il en danger ? Ses équipes, en tout cas, en font des caisses sur le "très bon accueil" réservé à leur champion sur le terrain. Jean-Frédéric Poisson, lui, se dit "raisonnablement confiant", souligne que François Fillon a obtenu ici 28% [27%, en réalité] des suffrages au premier tour de la présidentielle, soit "huit points de plus que la moyenne nationale". Un point derrière Emmanuel Macron. Mais en privé, il fait ce pronostic moins optimiste : 28% au premier tour, au coude à coude avec Aurore Bergé. Pas tellement confiant, finalement. Car cette fois, c’est lui le candidat, un élu implanté localement depuis 1995, vainqueur de sa législative en 2012 avec 53,65% des voix face à la députée sortante EELV Anny Poursinoff. Et pas un François Fillon embourbé dans les affaires et sur le maintien duquel même Jean-Frédéric Poisson avait émis des réserves.

Quand beaucoup de ses collègues ont choisi de conserver leurs fonctions exécutives locales en raison de la loi sur le non-cumul des mandats, Jean-Frédéric Poisson aspire à conserver son mandat de député – il a quitté la présidence de l’agglo de Rambouillet en janvier. Rempiler pour un second quinquennat consécutif dans l’opposition ne le rebute pas. Bien au contraire. "J’ai eu un mandat d’opposition formidable", s’enthousiasme-t-il, rappelant qu’il a été vice-président de la commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi Macron, puis co-rapporteur de la mission de contrôle sur l'application de l’état d’urgence.

Alors sa circonscription peut-elle résister à la vague Macron ? Ou son fief sera-t-il raflé par son adversaire LREM, l’une des quelque 400 macronistes pressentis pour obtenir un siège à l’Assemblée nationale le 18 juin prochain ? Jean-Frédéric Poisson n’entre pas vraiment dans les critères du "dégagisme". Au contraire, sa récente heure de gloire, bien que brève, l’a servi plutôt qu’autre chose. Lors du premier débat de la primaire de la droite, à laquelle il participait grâce à un accord LR/PCD, il avait connu un gain de notoriété. Face aux six autres candidats enchaînant les propositions plus ou moins libérales, cet ancien DRH avait fait une intervention remarquée pour souligner l’importance des syndicats. Blagues inévitables d’internautes se demandant comment ce "gauchiste" avait atterri ici. "Comme dirait un ancien Président, on n’a pas deux fois la possibilité de faire une première impression", commente-t-il, confirmant que cette exposition nationale l’a aidé.

Mais incarne-t-il pour autant le renouvellement ?

J’ai 54 ans, pas de lunettes, pas de cheveux blancs. C’est pas mal, non ?

En visite ce jeudi dans un atelier de découpe, encore en travaux, près de Rambouillet, Jean-Frédéric Poisson s’amuse, oubliant sciemment les quelques cheveux grisonnants qui se mêlent aux frisottis noir de jais sur sa tempe. Un agriculteur le défie : "Et pas de cholestérol ?" "Non ! Enfin, si", se ravise-t-il dans un éclat de rire.

Dans la dernière ligne droite de la campagne, "JFP" joue à fond la carte du député sortant localement engagé. Sur le terrain, il surjoue le côté attentif, les mains croisées derrière le dos ou rangées au fond des poches, s’humidifie la bouche en sortant ostensiblement sa langue. Ce bonhomme à la carrure de rugbyman (il est pilier gauche du XV Parlementaire, l’équipe de l’Assemblée nationale) multiplie les taquineries, rit bruyamment, serre des paluches, donne du "monsieur le président" au patron de la chambre d’agriculture. Quand on lui fait remarquer que la charlotte qu’il porte occasionnera une belle photo, il sourit silencieusement. Il intègre. Puis, quelques minutes plus tard dans la chambre froide, il s’exclame devant les éleveurs, téléphone à la main, objectif braqué sur nous : "C’est vous, que vous vouliez qu’on prenne en photo avec la charlotte ?" De temps à autres, il dégaine son téléphone de sa poche pour faire brièvement défiler les notifications, consulte sa montre car le timing est serré.



Viande et poisson.





Il faut maintenant partir tracter à Coignières, une "cité dortoir" selon son propre qualificatif. Mais "à taille humaine" et avec un avantage : "Si on passe, tout le monde le sait." Sous une chaleur plombante, Jean-Frédéric Poisson déambule avec sa suppléante, Pascale Gautheret, et deux petites mains. Il sonne une fois, "pas deux". Recule de cinq pas. Sermonne sa jeune attachée de presse, qu’il vouvoie, quand elle n’en fait pas de même. Il professe :

Y’en a qui font du porte-à-porte rentre dedans, moi j’aime pas ça du tout.

Les tentatives sont d’abord infructueuses, les rues désertes en cette fin d’après-midi. Dans un lotissement, dont la configuration en colimaçon reste pour lui "un mystère", ça imprime un peu plus. À une retraitée, il cause fiscalité, dit venir "défendre votre retraite", acquiesce lorsqu’elle sous-entend qu’à contre cœur, elle a voté Macron au second tour de la présidentielle : "Fallait pas que ce soit Le Pen qui passe, on était coincé". Poisson omet soigneusement de rappeler que lui-même s’est opposé au front républicain et a vraisemblablement voté blanc. Pendant qu’il finit le boîtage dans le lotissement, une autre habitante a été mise au courant de la présence du député, l’accueille chaleureusement, lui donne d’elle-même rendez-vous "dimanche aux urnes".





"Attendez voir, qu’est-ce que je suis en train de faire ?" Jean-Frédéric Poisson consulte son smartphone. Il veut joindre au téléphone sa suppléante. Un peu plus tôt avant de rejoindre les agriculteurs, il s’y est pris à plusieurs reprises pour utiliser le système de reconnaissance vocale pour appeler son assistante qui devait lui indiquer le chemin, sans utiliser le GPS pourtant intégré à son véhicule.

Le soir, en réunion publique, nous demandons si "JFP", successivement conseiller municipal, maire de Rambouillet, président de l’agglo et député, peut incarner le renouvellement que les Français appellent de leurs vœux. Réponse positive quasi pavlovienne des militants venus le voir à Rambouillet. "Oui, dans une société où l’argent prime", avance Arnaud, 55 ans. "Oui, il faut du renouvellement, mais il est jeune", assure Olivier (le cycliste). Vraiment ? "Il a une mentalité plus jeune que les anciens", hasarde-t-il dans une tautologie. Jacqueline, 70 ans, tente une synthèse : "Il faut qu’il y ait des jeunes, mais aussi des personnalités d’expérience". "Il connaît le territoire comme personne, il défend la ruralité et il a des convictions", énumère Valérie, 49 ans. "Il a pas changé", renchérit Arnaud.

Aucune de leurs réponses n’a vraiment de rapport avec le renouvellement, mais plutôt avec le maintien d’une tradition. Hervé, 67 ans est un peu plus modéré. Il n’a pas fait son choix, attend le débat du lendemain qui oppose Aurore Bergé à Jean-Frédéric Poisson. S’il salue la "démarche novatrice" de la première et pointe la nécessité de "faire de la politique autrement", il juge "hors de question de laisser des députés sans expérience" et refuse de faire élire des "députés godillots". Du coup, Jean-Frédéric Poisson est-il vieux ? "Au moins dans l’exercice", sourit-il, plaidant pour une "remise en cause des mandats multiples et des indemnités parlementaires".





À quatre jours des législatives, Gérard Larcher, président LR du Sénat et ancien maire de Rambouillet, est venu soutenir Jean-Frédéric Poisson, avec qui il a "toujours gardé le vouvoiement depuis 22 ans", une "marque de respect". "Je ne suis pas en grand écart", nous martèle-t-il, en référence à cette opposition entre les candidats LR Macron-compatibles et ceux qui siégeront dans l’opposition. Dans un discours lyrique, le patron de la chambre haute tente encore de sauver l’unité de son parti, au moins jusqu’à la fin des législatives. Et après ? "On verra !", élude-t-il. Christine Boutin, présidente d’honneur du PCD, a aussi fait le déplacement, mais ne prendra pas la parole. Elle est devenue un peu embarrassante avec son vote Le Pen, ce qui ne représente pas la ligne officielle du PCD, maintient Poisson en privé. Sur le terrain, son nom revient : "On nous saoûle avec Boutin", soupire une petite main de la campagne, qui parle en sus d’un parti "extrêmement machiste". Tout ce qui appartient au passé n’est peut-être pas bon à garder, finalement.





Le président du Sénat, qui renouvelle son mandat en septembre, sur le même territoire, "était surtout là pour lui", persifle un membre de l’équipe, qui estime qu’il n’aurait pas dû insister autant sur les différences avec Poisson. "Mais si justement", le recadre une autre, "ils montrent qu’ils sont ensemble malgré leurs différences". À la tribune, le député sortant se pose comme l’anti Macron-compatible. Confiant sa fatigue ("j’en ai absolument plein les bottes, je suis rincé"), il esquisse les principaux combats qu’il portera : contre l’état d’urgence, contre la réforme du code du travail, contre la CSG, pour l’augmentation du budget de la défense, contre la loi sur la moralisation qui "entretient le soupçon".

En bref : il dit aux électeurs sa "détermination" à ce que "notre circonscription demeure ce qu’elle est". Le renouvellement, c’est la tradition. En pleine réunion publique, Aurore Bergé publie une vidéo de soutien du Premier ministre Édouard Philippe, provoquant le désespoir d’une militante. Si le seul candidat PCD investi par Les Républicains gagne le 18 juin prochain, ses équipes ont prévu une pétanque. À l’ancienne.

Du rab sur le Lab

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