Pardon La France insoumise mais le drapeau européen n'est pas un symbole religieux (même s'il a une esthétique chrétienne)

Publié à 14h12, le 12 octobre 2017 , Modifié à 14h12, le 12 octobre 2017

Pardon La France insoumise mais le drapeau européen n'est pas un symbole religieux (même s'il a une esthétique chrétienne)
© Crédit DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP
Image Sylvain Chazot


12 étoiles dorées sur un fond bleu. Le symbole de l'Union européenne. Mais aussi, selon la France insoumise, une imagerie religieuse. La première fois qu'il est entré dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale en tant que député, Jean-Luc Mélenchon s'est ainsi étonné de la présence, au cœur de la représentation nationale, du drapeau européen. "C’est la République française ici, c’est pas… la Vierge Marie", pestait en juin dernier le leader de La France insoumise.

Le débat revient aujourd'hui. Le parti de Jean-Luc Mélenchon a déposé plusieurs amendements pendant les débats sur le règlement de l’Assemblée pour interdire la présence du drapeau de l’Union européenne dans l’hémicycle. Mercredi 11 octobre, le député de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière a mis en avant l'origine symbolique du drapeau. "Son créateur, monsieur Arsène Heitz, l’a toujours assumé : c’est un symbole religieux", a-t-il lancé, provocant des exclamations sur les bancs des groupes LREM et Modem. Il a ajouté :

La symbolique du fond bleu et les douze étoiles sont directement inspirées de la médaille pieuse dédiée à la Vierge Marie que monsieur Heitz portait autour du cou, médaille qui provenait de la chapelle Notre-Dame de la médaille miraculeuse. Ce drapeau est un symbole marital [marial en fait, NDLR], qui a été volontairement adopté le 8 décembre 1955, jour de l’Immaculée Conception.

Voilà qui, si Alexis Corbière et Jean-Luc Mélenchon disent vrai, est donc un peu contraire aux règles de la laïcité. Sauf que…  

Remontons à 1950. À l'époque, le Conseil de l'Europe se rend compte que, bon sang de bonsoir, il n'a aucun emblème pour le représenter. Qu'à cela ne tienne : un fonctionnaire dudit conseil, Arsène Heitz, est désigné pour concevoir ce drapeau : 12 pentacles disposés en cercle sur un fond bleu.

Le nombre 12, déjà, interpelle. Le 12 est un symbole d’harmonie : à la base du système numérique babylonien, les années calendaires de 12 mois, les 12 signes du zodiaque, notre système horaire repose sur 12 heures, les 12 divinités de l'Olympe, etc. … Mais en 1989, dans la revue catholique Magnificat, Arsène Heitz confessait s'être largement inspiré de la médaille qu'il portait autour de son cou, celle des fidèles de la chapelle Notre-Dame de la Médaille miraculeuse et sur laquelle figure la vierge Marie couronnée d'un cercle d'étoiles. "[Je suis] très fier que le drapeau de l'Europe soit celui de Notre-Dame", disait ainsi Arsène Heitz, admettant s'être également inspiré de la couronne aux 12 étoiles de Marie décrite dans l'Apocalypse selon Saint-Jean.

Une version confirmée par la veuve d'Arsène Heitz, comme le rappelle Philippe Vandel dans sa chronique Pourquoi le drapeau européen est-il bleu avec 12 étoiles dorées en cercle ? "Il fallait garder le secret, car il n’y a pas que la religion catholique en Europe", a-t-elle admis. Notons également que le Conseil de l'Europe a définitivement adopté ce drapeau le 8 décembre 1955, après 5 années de débat… Drapeau adopté également par l'Union européenne.  



Voilà pour l'histoire.

Mais si le drapeau européen trouve son origine dans une esthétique chrétienne, il n'est pas pour autant un symbole religieux, ou un "emblème européen confessionnel", comme l'a décrit Jean-Luc Mélenchon mercredi dans un communiqué. L'esthétique est peut-être d'inspiration chrétienne, la symbolique ne l'est nullement. D'autant que la version donnée par Arsène Heitz a été contredite.

Robert Bichet, ancien vice-président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe de Strasbourg et président du "Comité ad hoc pour un emblème européen", avait raconté une toute autre histoire. Dans son ouvrage Le drapeau de l'Europe, consultable ici, il écrivait :

Cet examen fit apparaître très vite l'impossibilité d'utiliser un emblème portant la croix. Il y avait en effet, au sein du Conseil de l'Europe, un peuple non chrétien : la Turquie, et la plupart des socialistes des divers pays d'Europe étaient hostiles à ce symbole.

L'accord se fit donc sur le bleu azur et les étoiles d'or. En faveur du bleu, l'argument suivant défendu par plusieurs députés : 'L'Afrique est le continent noir ; l'Asie le continent jaune ; l'Amérique le continent vert ; l'Europe serait le continent bleu'. […]

Les étoiles seraient disposées en cercle. La disposition en cercle fermé des étoiles symbolisait l'union des peuples, tandis que les étoiles brillant dans le ciel symbolisaient l'espoir des nations. Cette disposition en cercle avait, à mes yeux, un autre avantage que retint la Commission. Le drapeau bleu au cercle de quinze [ce n'est que plus tard que le chiffre fut ramené à 12, NDLR] étoiles d'or permettait d'être non seulement le drapeau du Conseil de l'Europe, mais le drapeau de toute l'Europe. Il suffisait en effet, à chacune des institutions européennes existantes ou à créer, d'inscrire son symbole propre à l'intérieur du cercle.

La symbolique chrétienne n'a donc pas été revendiquée par le conseil de l'Europe. Mieux, elle a même été délibérément rejetée. L'inspiration d'Arsène Heitz ne saurait donc, à elle seule, conférer au drapeau européen une portée religieuse.

Sur Twitter, plusieurs internautes ont également rétorqué que le rejet d'un drapeau en fonction des symboliques utilisées pour son élaboration pourrait, de fait, conduire à interdire le drapeau tricolore à l'Assemblée nationale pour non-respect de la laïcité. En effet, sous la royauté, le rouge a été l'étendard de Saint-Denis. Le blanc renvoie à la royauté de droit divin… Faut-il donc interdire le drapeau français au nom de la laïcité ?

Le célèbre twitto/avocat Maître Eolas rappelle également que le blason de la ville de Montreuil, la commune dont Alexis Corbière est député, comporte une fleur de lys, symbole royal et religieux.





Même chose pour le drapeau de la ville de Marseille, fief électoral de Jean-Luc Mélenchon, qui comporte en son sein le symbole des croisés.





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