"Expliquer, c'est excuser" : la longue (et alambiquée) justification de Le Guen sur la phrase de Valls

Publié à 10h22, le 01 février 2016 , Modifié à 16h58, le 01 février 2016

"Expliquer, c'est excuser" : la longue (et alambiquée) justification de Le Guen sur la phrase de Valls
Jean-Marie Le Guen à l'Assemblée nationale © FRANCOIS GUILLOT / AFP

IT'S COMPLICATED - Si vous écoutiez l'interview politique de France Info, sur les coups de 7h40 lundi 1er février, on espère pour vous que vous étiez bien réveillé. Car pour suivre le raisonnement de Jean-Marie Le Guen, il fallait être très très attentif. Plus de trois minutes durant, le secrétaire d'État chargé des Relations avec le Parlement est revenu sur cette phrase de Manuel Valls : "Expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser".

Déjà contredit par Emmanuel Macron à ce sujet, le Premier ministre avait maintenu son propos, martelant à l'Assemblée comme au Sénat : "J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications sociologiques ou culturelles à ce qui s’est passé." Aujourd'hui, c'est Christiane Taubira qui répond au chef du gouvernement. Dans son pamphlet anti-déchéance de nationalité à paraître, l'ex-ministre de la Justice écrit notamment :

 

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Il faut comprendre comment de jeunes Français basculent dans le terrorisme.

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Et voilà donc Jean-Marie Le Guen chargé d'expliquer (tiens) les propos de Manuel Valls fustigeant une certaine "culture de l'excuse". Et son propos est long et alambiqué. En résumé : "Expliquer et comprendre sont deux choses différentes". Surtout, s'il y a "bien sûr" un "contexte social, familial, historique, idéologique" qui peut "inciter les gens à passer à un acte agressif", il faut aussi battre en brèche l'idée d'un "déterminisme" absolu et mettre en avant "la liberté individuelle" et le "choix" des individus. C'est en tous cas ce que voulait dire Manuel Valls, selon Jean-Marie Le Guen qui est un de ses proches.

Le secrétaire d'État se livre donc à cette justification dans les grandes largeurs de bon matin. Accrochez-vous :

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- Jean-Marie Le Guen : Expliquer et comprendre sont deux choses différentes. Comprendre, ça me paraît légitime. Expliquer, ça voudrait dire qu'il y a une causalité automatique. Ce n'est pas la même chose.Ce qu'a voulu dire Manuel Valls, c'est qu'il n'y avait pas d'automaticité, qu'on n'était pas conduit, quelle que soit la situation, à avoir une seule attitude, qui serait celle de passer à l'acte terroriste. Il y a des conditions qui créent, qui facilitent, des conditions - on dit classiquement objectives, sociales, économiques, des conditions idéologiques, c'est-à-dire qu'il y a un bain dans lequel une partie de la société mondiale, et française en l'occurence, vit, où on incite les gens à passer à un acte agressif, ils vivent dans une culture qui est hyper agressive. Et puis il y a des comportements personnels. Vous-même vous avez peut-être... je vais appeler ça un trouble de la personnalité, je ne sais pas si c'est le mot juste, mais qui fait que vous êtes profondément nihiliste, profondément agressif bien sûr mais aussi suicidaire d'un certain point de vue, et vous passez à l'acte. Donc tout ça, on peut comprendre. Mais ce n'est pas expliquer et le Premier ministre dit : 'Attention, il y a toujours aussi la liberté individuelle, du choix'...



- Fabienne Sintes : C'est très très capillotracté, pardonnez-moi.



- Jean-Marie Le Guen : Non je ne crois pas, c'est très important. Il y a une pensée qui existe où tout est lié et existe de façon mécanique. Rétablir la liberté de l'individu, c'est-à-dire indépendamment des conditions d'existence propres et des conditions sociales dans lesquelles il est, où il y a quand même une responsabilité du choix, est un point important de la vie démocratique de nos sociétés. Nous ne sommes pas que les produiits de notre classe sociale, de notre pays, de notre histoire, de notre famille. Nous sommes aussi des individus qui prenons notre responsabilité. Excusez-moi, c'est quand même assez important.



- Fabienne Sintes : Comprendre c'est aussi expliquer, pour comprendre il faut aussi expliquer et au bout du compte, ça veut pas dire pardonner non plus.



- Jean-Marie Le Guen : Non mais l'idée du Premier ministre, vous l'avez compris, c'était de montrer qu'il n'y avait pas de déterminisme, hein. Le mot c'est le dé-ter-mi-ni-sme. Et la pensée de gauche notamment, faut dire les choses comme elles sont, elle a quand même vécu avec un déterminisme. Et nous sommes là parce que nous avons une conscience de classe, de ceci, de cela, fin bref je vais pas vous refaire l'histoire de la pensée à gauche, mais il y a un déterminisme qui est problématique.



- Guy Birenbaum : C'est le même Premeir ministre qui, quelques semaines plus tôt, parlait 'd'apartheid social' [voir ici, ndlr], donc il allait plutôt dans l'autre sens à ce moment-là...



- Jean-Marie Le Guen : Non, il expliquait, c'est-à-dire qu'il essaye de comprendre une situation, c'est-à-dire qu'il dit et on constate, bien sûr qu'il y a un contexte - bien sûr, qui peut le nier ? - encore une fois, social, familial, historique, idéologique, etc. Donc, évidemment qu'il y a un contexte. Mais ce contexte ne peut pas venir excuser. Or c'est vrai qu'il y a une théorie du déterminisme et de l'excuse - puisque c'est ça le sujet - qui est trop présente dans nos raisonnements, voilà. Et donc le Premier ministre rappelle et appelle à la liberté individuelle, qui est un des fondements de notre dé-mo-cra-tie.

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Si vous êtes encore avec nous après ça, félicitations. Et si vous voulez l'écouter de vos propres oreilles, voici le son :



[BONUS TRACK] Comme disait Macron

Tant Emmanuel Macron que Christiane Taubira se sont donc opposés à Manuel Valls sur ce sujet. Dans son livre, la seconde va même jusqu'à citer le premier pour réaffirmer sa position. Elle écrit : 

 

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Oui, il faut comprendre pour anticiper et aussi pour ramener du sens au monde. Que les cris des tyranneaux de la pensée cessent de tétatniser nos esprits. Sinon, par omission, nous aurons laissé s'installer de nouvelle frustrations grosses d'exaltations macabres, nous aurons arrosé le terreau où poussent ces contentieux passionnels [...]. 

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"Terreau", soit le terme choisi par le ministre de l'Économie en novembre, expliquant que la France devait assumer une "part de responsabilité" dans le "terreau" sur lequel le djihadisme a pu prospérer. Ce qui avait eu le don d'énerver le Premier ministre au plus haut point...

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