Valls hué : Jean-Jacques Urvoas se souvient du "Vous m'avez fait honte" de Robert Badinter

Publié à 09h49, le 19 juillet 2016 , Modifié à 11h00, le 19 juillet 2016

Valls hué : Jean-Jacques Urvoas se souvient du "Vous m'avez fait honte" de Robert Badinter
Jean-Jacques Urvoas © THOMAS SAMSON / AFP

Lundi 18 juillet à Nice, avant et après la minute de silence en hommage aux victimes de l'attentat du 14 juillet, Manuel Valls a été copieusement hué, sifflé et insulté par certaines personnes présentes. Des "salaud", "salopard", "dehors" et "démission" ont été scandés. La majorité socialiste s'en indigne, ce mardi. Jean-Jacques Urvoas, ministre de la Justice, ressent "de la tristesse" devant cette "manifestation d'intolérance".

Sur Europe 1, le garde des Sceaux commence par rappeler que "tous les corps [des victimes de l'attentat] n'ont pas été rendus aux familles". "Ce qui veut dire qu'il y a aujourd'hui des familles qui attendent les dépouilles de leurs proches. Et de voir, si elles en ont eu le loisir, les images [des sifflets], je pense que ça les a heurtées. En tout cas moi ça m'a attristé, dans un moment qui appelle à la sobriété, au deuil", a-t-il ajouté.

Jean-Jacques Urvoas rapproche ensuite cet événement d'un autre, assez différent et ancien :

 

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C'est un espace de souvenir hier et je l'ai vu comme une manifestation d'intolérance. Ça m'a rappelé une image : le 16 juillet 1992, on commémorait la rafle du Vel d'Hiv', François Mitterrand était venu et il avait été hué. Et Robert Badinter avait fait un discours incroyable en disant : 'Vous me faites honte, les morts ont besoin du silence'.

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Lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv' le 16 juillet 1992, le président François Mitterrand avait été hué, ce qui avait suscité une réponse outrée et enflammée de l'ancien ministre de la Justice et président du Conseil constitutionnel d'alors, Robert Badinter :

 

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Je me serais attendu à tout éprouver, sauf le sentiment que j'ai ressenti il y a un instant et que je vous livre avec toute ma force d'homme : vous m'avez fait honte ! Vous m'avez fait honte en pensant à ce qui s'est passé là ! Vous m'avez fait honte ! [...] Les morts vous écoutent ! Croyez-vous qu'ils écoutent ça ? Je ne demande rien, aucun applaudissement, je ne demande que le silence que les morts appellent. Taisez-vous ou quittez à l'instant ce lieu de recueillement. Vous déshonorez la cause que vous croyez servir.

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Par procuration, son actuel successeur place Vendôme semble donc vouloir adresser le même message aux perturbateurs de l'hommage niçois du 18 juillet.

Rappelons simplement que le contexte des deux événements est très éloigné. En 1992, François Mitterrand avait décidé de se rendre sur le lieu de l'ancien Vélodrome d'Hiver pour y déposer une gerbe. Dans les semaines précédant cette cérémonie du souvenir, un appel lancé par des intellectuels demandait la reconnaissance par l'État français de sa responsabilité dans cette complicité zélée avec l'occupant nazi. Considérant que le régime de Vichy ne représentait alors pas la France et sa République, François Mitterrand avait refusé. Le 14 juillet, il avait expliqué :

 

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La République n'est pas comptable des actes de Vichy.

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Ce refus avait suscité la colère d'une partie de la population, et notamment de la communauté juive. Lorsque le chef de l'État arrive sur les lieux le 16 juillet, fusent alors de l'assistance des "Mitterrand à Vichy !"

Un rappel, aussi, du passé du président de la République et de ses liens avec Vichy, lui qui reçut la Francisque des mains du maréchal Pétain et restât longtemps ami avec René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy et organisateur de la rafle du Vel d'Hiv'.

Pour mémoire, c'est finalement Jacques Chirac qui, en 1995, reconnut officiellement la responsabilité de l'État français dans la déportation des juifs. "Oui, la folie criminelle de l'occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'État français", avait-il alors déclaré.





[BONUS TRACK]

Sur Europe 1 ce mardi, Jean-Jacques Urvoas est également interrogé sur sa réaction à l'interview de Nicolas Sarkozy sur TF1 dimanche soir. Juste après le JT de la première chaîne, il avait tweeté : "Le culot finit par remplacer ce qui fut une forme de talent". Aujourd'hui, il ajoute :

 

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Ça me faisait penser à une phrase qui disait : 'Le triomphe de la démagogie est passager mais les ruines qu'elle laisse sont éternelles'. Le président de la République que fut Nicolas Sarkozy n'a pas été à la hauteur, me semble-t-il, du moment.

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Il s'agit très exactement d'une citation de l'écrivain Charles Péguy, tirée de ses Pensées (1934) : "Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles." Elle est d'ailleurs régulièrement utilisée en politique, ici par François Fillon en 2010, là par le secrétaire d'État Alain Vidalies à l'adresse du député LR Daniel Fasquelle à l'Assemblée nationale, en 2015. 

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