Les grosses intox de Marine Le Pen à propos de Christiane Taubira et Bernard Cazeneuve

Publié à 11h07, le 19 novembre 2015 , Modifié à 13h53, le 19 novembre 2015

Les grosses intox de Marine Le Pen à propos de Christiane Taubira et Bernard Cazeneuve
Marine Le Pen © Capture d'écran
Image Sylvain Chazot


GROSSE MANIP' - L'avantage du direct à la radio, pour un politique, est que l'on peut dire un peu n'importe quoi, la plupart des auditeurs ne vérifieront pas les propos tenus à l'antenne. Si, en plus, comme Marine Le Pen, on parle de manière un peu virulente, cela passe encore mieux.

Ce jeudi 19 novembre, la présidente du Front national est sur France Inter. Lors des questions des auditeurs, elle précise qu'elle n'a pas demandé la démission du gouvernement. "J'ai dit que si certains avaient un peu d'honneur, ils auraient posé de fait leur démission", commence-t-elle, exactement comme elle l'avait formulé mardi 17 novembre au JT de France 2.

Parmi ces gens qui devraient quitter le gouvernement, il y a "madame Taubira par exemple". Un exemple pas forcément surprenant de la part de la cheffe frontiste soit dit en passant. Marine Le Pen dénonce le "laxisme" de la ministre de la Justice, notamment en évoquant l'évasion "hier" d'un "islamiste".  Elle fait vraisemblablement référence à l'évasion annoncée mercredi d'un détenu de la prison de Clairvaux, il y a trois semaines. Une source pénitentiaire a expliqué que le détenu en question, qui s'était "radicalisé à l'islam", n'était pas revenu de permission. De son côté, le ministère de la Justice a assuré que l'homme "n'était ni fiché S ni classé comme étant radicalisé".

Mais revenons à Marine Le Pen. Sur France Inter, la présidente du FN poursuit sa diatribe anti-gouvernementale. Pour ce faire, elle reprend une grande thématique de la fachosphère : prétendre que Bernard Cazeneuve a affirmé que "prôner le djihad n'est pas un délit". Elle dit :

 

Monsieur Cazeneuve, qui explique que prôner le djihad n'est pas un délit. […] C'est un propos qu'il a tenu, je crois, alors je vous le dis de mémoire, en 2014 sur RTL. Mais l'ensemble de ceux qui nous écoutent retrouveront cette déclaration.

Mais voilà. Comme le rappelle Patrick Cohen sur France Inter, la phrase n'a pas été prononcée par Bernard Cazeneuve. C'est juste ce que prétendent des sites *d'info*  d'extrême droite comme Medias-Presse-Info ou Enquête & Débat, affirmant que le ministre de l'Intérieur a déclaré, sur RTL, que "prôner le djihad n'est pas un délit". À noter qu'aucun site de la fachosphère ne donne la même date d'intervention de Bernard Cazeneuve à ce sujet, ni ne diffuse un son ou une vidéo de la supposée déclaration.

Si cette phrase, "prôner le djihad n'est pas un délit", a été prononcée, ce n'est pas par Bernard Cazeneuve mais par ses services. Ce qui est un détail. Ce qui l'est moins, en revanche, c'est le contexte de cette citation. En juillet 2014, une exégèse du Coran et de hadith avait été vendue en France. Intitulée La voie du musulman, le livre contient des passages où est effectivement prôné le djihad. Le ministère de l'Intérieur avait déclaré à l'époque, cité par MetroNews :

 

On ne peut pas interdire des livres dès qu'ils sont choquants. S’il n'y a pas d'appel à la haine ou d'apologie au terrorisme, on ne peut pas l'interdire. Ce n'est pas un délit de prôner le djihad, ce n'est pénalement pas répréhensible.

Là est toute la différence : le ministère explique que, du point de vue de la loi, "prôner le djihad" n'est pas un délit. C'est une lecture juridique du fond : la place Beauvau ne dit pas s'il est bien ou mal de faire l'apologie du djihad. Le ministère de l'Intérieur explique simplement que "prôner le djihad" n'est pas répréhensible du point de vue du droit français.

La fachosphère, de son côté, fait tourner la phrase en boucle, la mettant dans la bouche de Bernard Cazeneuve et en expliquant que le ministre de l'Intérieur ne veut pas sanctionner l’apologie du djihad. Et c'est aussi ce que fait Marine Le Pen ce jeudi sur France Inter.

Comme l'a repéré le journaliste de France Info Guy Birenbaum, mardi matin, sur RTL, le chroniqueur Éric Zemmour a commis le même raccourci. "Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve déclarait en 2014 : ‘ce n’est pas un délit de prôner le Jihad’", a-t-il affirmé. 

Voilà pour Bernard Cazeneuve. Cette interprétation des propos s'applique aussi à la ministre de la Justice. Le journaliste Patrick Cohen évoque ensuite des attaques portées par le camp de Marine Le Pen contre Christiane Taubira.

Il demande :

Christiane Taubira, avez-vous dit, a dit qu'il fallait comprendre les jeunes qui partent en Syrie. D'où tenez-vous ces propos ? 

Et France Inter de diffuser le passage où, interrogée par la journaliste d'iTÉLÉ Laurence Haïm en février dernier, la garde des Sceaux explique non pas qu'il faut "comprendre" les jeunes qui partent en Syrie mais qu'il faut "comprendre les ressorts" qui mènent à cette radicalisation. Voici ce qu'a déclaré la ministre de la Justice, juste après avoir expliqué qu'il fallait "assécher le terreau de recrutement" des terroristes :

-          Laurence Haïm : Si vous aviez un jeune devant vous, de 20 ans, qui vous dit : 'j'ai vraiment envie de partir [en Syrie]. C'est là où le combat se passe. Qu'est-ce que vous lui diriez ?  

-          Christiane Taubira : Je prends le temps de lui parler. Je prends le temps de lui parler. Ce n'est pas par slogan qu'on peut lui dire d'une phrase 'tu ne pars pas'.

-          Laurence Haïm : C'est comment qu'on peut le dissuader de partir ?

-          Christiane Taubira : D'abord il faut s'interroger sur les raisons pour lesquelles, quels sont les ressorts profonds qui font que des jeunes soient réceptifs à ce discours de destruction, de dévastation, de mort tout simplement. Qu'est-ce qui fait quand on porte la vie en soi à cet âge-là et que l'on peut rire de tout ce qui peut venir, que l'on peut se sentir prêt à affronter tout ce qui peut venir, pourquoi ce choix morbide, pourquoi ce choix mortifère, pourquoi ce choix sordide, funeste ?Il nous faut comprendre cela.Et c'est pour cela que le Premier ministre a dit qu'il faut interroger tous ces ressorts et apporter des réponses qui soient évidemment des réponses de sécurité, évidemment des réponses de justice, mais aussi des réponses d'éducation, aussi des réponses d'urbanisation, aussi des réponses de politique de la ville, aussi des réponses de culture, aussi des réponses d'accompagnement à l'emploi.

Christiane Taubira n'est donc pas en train de dire qu'il faut "comprendre" le jeune qui part en Syrie mais qu'il faut "comprendre pourquoi" un jeune part en Syrie. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Peu importe pour Marine Le Pen qui, à la radio, explique que la position de Christiane Taubira est "de la folie". En pleine opération de manipulation des propos de la ministre de la Justice, la présidente du FN ajoute :

-          Marine Le Pen : Madame Taubira dans ce domaine, comme à l'égard des criminels et des délinquants qui pourrissent la vie de nos concitoyens n'a, à mon avis, qu'une seule priorité, c’est d'essayer de comprendre leurs ressorts intimes, c'est de se pencher au chevet de ses considérations.

-          Patric Cohen : C'est ce que vous avez compris de son propos ?

-          Marine Le Pen : C'est le rôle d'une assistante sociale. Ce n'est sûrement pas le rôle du ministre de la Justice.

-          Bernard Guetta : Mais si vous ne comprenez pas l'ennemi, vous perdez la guerre…

-          Marine Le Pen : Monsieur, moi ce que je veux c'est que cet ennemi ne soit pas sur mon territoire. Et le rôle du ministre de la Justice c'est ça, voilà, et rien d'autre. […] Confier la responsabilité de la sécurité des Français à des gens qui ont cette vision là c'est, à mon avis, laisser la France dans un grand danger.

Marine Le Pen est tellement sûre de la bonne interprétation des propos de Christiane Taubira qu'elle publiera ce message dès sa sortie du studio de France Inter :





Le lien renvoie vers l'intégralité de l'interview de Christiane Taubira par Laurence Haïm. Cette interview est titrée : Taubira : "il faut comprendre le jeune qui part en Syrie". iTÉLÉ, sur son  site internet, fait également un raccourci des propos de la ministre.

Jeudi matin, iTÉLÉ a modifié le titre de son article, le changeant en : Christiane Taubira "nous avons une grande perplexité sur la façon dont des jeunes puissent se mettre à donner la mort". Le site de la chaîne d'info ajoute cet edit : 




Mais qui aura le temps – ou l'envie – de regarder l'interview et de se faire sa propre opinion ? 

[EDIT 16h36] Ajout article de Guy Birenbaum

[EDIT 13h52] Ajout changement de titre d'iTÉLÉ

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