Photos de la manifestation de Jean-Luc Mélenchon : pourquoi la "théorie du complot" fonctionne à plein

Publié à 14h51, le 02 décembre 2013 , Modifié à 15h24, le 02 décembre 2013

Photos de la manifestation de Jean-Luc Mélenchon : pourquoi la "théorie du complot" fonctionne à plein

100.000 manifestants selon Mélenchon, 7.000 selon la police, 30.000 selon Mediapart, "quelques dizaines de milliers" selon Le Figaro… et trois photos qui tournent en boucle sur internet, depuis bientôt 24 heures. 

Trois clichés pris à l’occasion de la manifestation organisée par Jean-Luc Mélenchon et plusieurs partis de gauche, dimanche 1er décembre, pour réclamer une "révolution fiscale", ont suscité commentaires et retweets par poignées, surfant sur un seul et unique thème : celui de la manipulation des images.

Le Lab ouvre Photoshop pour décortiquer un peu tout ça.

1. Les trois photos et leurs relais

D’abord, les photos en question. 

La première est une double photo, qui montre les coulisses d’une interview de Jean-Luc Mélenchon au journal de 13 heures de TF1, dimanche 1er décembre.

Elles ont été diffusées, à 13h07, dimanche, par le journaliste Stefan de Vries, correspondant de plusieurs publications néerlandaises à Paris

La première est une capture d’écran de l’interview de Mélenchon telle qu’elle est diffusée à l’écran :

L'autre, prise "depuis son balcon", montre le making-of de cet interview :

Le tout est résumé dans un tweet amusé :

Le contraste est évidemment saisissant : TF1 a opéré un cadrage relativement serré sur Mélenchon, et l’interview donne l’impression d’un patron de parti interviewé au cœur d’une manifestation, au milieu d’une foule plutôt fournie ; le plan large montre qu’il n’en n’est rien.

Claire Chazal ose d’ailleurs, à l’antenne, un : 

On aperçoit derrière vous les drapeaux et les gens qui se massent.

(vidéo à partir de 4 minutes ici)

Les deux photos échappent à Stefan de Vries, et un montage juxtaposant les deux photos, est réalisé par un sympathisant du MoDem … accompagné d’une accusation de "mise en scène médiatique".

Selon cet internaute, en effet, le cliché réalisé par Stefan de Vries depuis son balcon montre "la foule du Front de Gauche en vrai", donnant ainsi l’impression qu’elle a été prise en pleine manifestation  – ce qui n’est évidemment pas le cas : l’interview a été réalisée à 13 heures, à l’angle de la rue Coypel et de l’avenue des Gobelins, dans le 13è arrondissement, soit un itinéraire non emprunté par la manifestation de Mélenchon, et avant le début officiel de la manifestation.

TF1, interrogée par l'AFP lundi 2 décembre "n'a pas fait de commentaires".

Le deuxième cliché, c’est cette photo accompagnée d'un commentaire ironisant sur les chiffres de manifestants diffusés par le gouvernement, partagée par Jean-Luc Mélenchon sur sur compte twitter :

Et sa page Facebook :

 

Post by Jean-Luc Mélenchon.

Un activiste en ligne, Fabrice Epelboin, croit aussitôt déceler "un léger problème avec l’abus de copié-coller de feux rouges", et multiplie les messages en ce sens.

Quatre heures plus tard, après près de 200 retweets de son message initial, le même finit toutefois par concéder que la photo, réalisée par un photographe de l’Agence France Presse, "n’est pas truquée" - un message nettement moins rediffusé que son accusation initiale.

2. Pourquoi ça marche ?

L’élément commun qui incite au partage dans ces clichés est vieux comme les médias : celui du "mensonge des médias", et autres petites manipulations ou exagérations des médias.

A des stades divers : dans le cas du cliché de Stefan de Vriers, le registre est définitivement celui du backstage, du making-of. Une démarche éminemment journalistique qui consiste à raconter la manière dont les événements sont mis en scène autant que le récit de l’événement en lui-même. Il fonctionne parce qu’il offre un point de vue décalé sur la fabrication de l’information, genre plébiscité par les internautes.

Stefan de Vries, interrogé par l'AFP, explique bien les motivations qui ont été les siennes lorsqu'il a publié les deux clichés : 

J'étais chez moi, avenue des Gobelins, juste au dessus de l'endroit où se faisait l'interview.

J'ai été surpris de voir des manifestants arriver là alors que la manifestation commençait plus loin, place d'Italie, à environ 150 mètres. Puis j'ai vu que Mélenchon arrivait, c'était clairement une mise en scène, c'était flagrant.

En plus ils ont utilisé un zoom, ce qui donne l'impression que Mélenchon est entouré d'une énorme foule, alors qu'il s'agissait de 20 à 30 personnes (...).

Après l'interview, les manifestants sont partis.

Clin d’œil amusant : ce cliché, qui révèle le savoir médiatique de Jean-Luc Mélenchon et son souci de fabriquer de belles images, est d’autant plus savoureux que le patron du Front de Gauche n’a de cesse de clamer son rejet des médias - souvenez-vous, et ce n’est qu’un exemple, de sa présentation du Lab … 

Alexis Corbière, secrétaire national du Pari de Gauche et conseiller de Paris, interrogé par Le Huffington Post, justifie :

Les images ont une dimension politique, nous le savons bien. 

Pour présenter une manifestation, on n'allait pas faire l'interview dans une rue déserte.

Il est donc logique d'avoir voulu donner une dimension militante aux images.

A l’inverse, dans le cas de l’accusation de falsification de la photo prise au téléobjectif, c’est encore plus simple et direct : l’idée sous-jacente, c’est celui de la diffusion de fausses informations par les médias et les journalistes. La thèse est régulièrement agitée, et connaît de nombreuses variantes.

Dans ce cas précis, la micro-polémique a été "relativement" rapidement circonscrite ... mais inquiète tout de même le journaliste de l’AFP responsable des réseaux sociaux, Grégoire Lemarchand : 

3. Quelques making-of et quelques accusations complotistes plus ou moins célèbres (en politique)

Le 7 avril 2007, Nicolas Sarkozy chevauche un fier destrier, seul au monde, en Camargue …

... enfin, presque : son équipe de campagne avait évidemment pris soin au préalable d’entasser les médias audiovisuels dans une carriole agricole :

(photos Reuters)

Le 19 septembre 2013, Nathalie Kosciusko-Morizet et Rachida Dati papotent tranquillement comme deux copines à la terrasse d’un café : 

Enfin, presque :

(Voir le récit de cette scène sur le Lab, et chez le photographe de Libération, Stéphane Calvet)

Dans le genre, voisin, du "vu à la télé / pas vu à la télé", Manuel Valls, à la sortie du conseil des ministres, le 23 octobre, parle en "on" aux médias audiovisuels … avant de s’isoler pour un "off" avec des journalistes, mais sans micro ou caméra. 

Au passage ?

Il tombe la veste :

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Côté accusation de mensonges en masse, on pense évidemment à la Manif pour Tous : un pseudo-documentaire, se reposant sur le témoignage d’un salarié de l’AFP, assurait que des manipulations avaient été opérées sur des photos de manifestants anti-mariage pour tous, ainsi que le racontait Rue89.

Ce genre "d'arrêt sur images" a ensuite connu un large succès :

BFMTV.com avait, par la suite, totalement démenti cette thèse.

>> Vous avez des exemples de making-of de photos politiques en tête ? Ou des emballements conspirtiono-conspirationnistes ? Un petit tweet en nous mentionnant (@lelab_e1) ou un mail (lelab@europe1.fr) !

Du rab sur le Lab

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